Viens ici, vieux débris !

Dix artistes font de l’art avec de l’usagé pour l’exposition Les Recycleurs

Viens ici, vieux débris!

Laura Martin

Arts / spectacles – 13 janvier 2011

Sherbrooke –  Clément Drolet est tombé sur ce morceau de bois, délavé par des cycles de soleil et lavé par des cycles de neige, pareil à mille autres mais unique, dans la cour de l’ancienne usine de la Belding Corticelli, à Coaticook. Il ne sait trop s’il doit le dire devant stylo, révélant ainsi son intrusion par effraction sur le site, où se fabriquait jadis des élastiques.

L’anecdote met au jour une bien trop petite illégalité pour qu’elle soit tue. Elle est trop éloquente. Comme celle qui se cache derrière chaque pièce de l’exposition Les recycleurs, qui décore présentement L’Antiquarius Café. Dix artistes estriens ont relevé le défi de créer au moins une oeuvre à partir de matériaux préconsommés, destinés à remplir la panse des bacs noirs ou verts. Des objets, invisibles ou inutiles ou encombrants pour plusieurs, mais qui ont été revalorisés dans leur imaginaire comme ils n’auraient jamais pu l’être dans quelque centre de tri.

Comme cette planche de Clément Drolet, dit Clemz, qui nourrit une fascination pour les lieux désaffectés. «Tout de suite, dans ce morceau de bois, j’ai vu la vie qui a longtemps existé dans cette usine, j’ai vu les travailleurs. Il parlait tellement tout seul, que je n’ai pas voulu le surcharger, dit celui qui n’a fait qu’accoler une lomographie de l’usine, un vernis et une bande de fer orpheline, adoptée celle-là à la Maison de la culture de Brompton, pour créer sa pièce. Quand les bulldozers vont passer dans la Belding, ce que je crains qu’il n’arrive, il restera au moins ce morceau. C’est un peu un hommage que je rends à ces beaux bâtiments industriels, comme il ne s’en construit plus. »

Zone d’art recyclé

C’est l’organisme Zone Art, percevant un intérêt de ses membres pour de la matière oubliée par terre, à mi-chemin entre une main et une poubelle, qui a eu l’initiative de cette exposition écoresponsable, qui s’intègre parfaitement dans son lieu d’accueil, un restaurant meublé qu’avec des antiquités. La réponse a été encore plus enthousiaste que souhaitée, témoigne Yannick Côté, chargé de projet.

« Nous savions que plusieurs membres utilisaient déjà des matières usées dans leur démarche artistique. Mais plusieurs autres ont eu le goût de sortir de leur zone de confort et d’essayer de répondre à la contrainte. Par exemple, nous ne nous attendions jamais à ce qu’un photographe participe, mais Jean-François Dupuis a réussi quelque chose d’étonnant, qu’avec des objets trouvés dans le garage de son voisin Viateur, comme de la vieille peinture, une boîte de Bounce et une pancarte d’agent immobilier. »

Entre de la vieille argenterie, des vêtements, une boîte de pizza, du maquillage, des chaînes de bicyclettes et des verres de lunettes, Pierre Lemay a certainement utilisé la cochonnerie la plus noble. Dans son oeuvre Espoir Hope Hoffnug, il a intégré des bouts de mur de Berlin. « Un ami qui jouait au volley-ball en Allemagne en 1990, m’avait rapporté ces morceaux. Je savais que je m’en servirais un jour, mais je ne savais pas comment. Vingt ans plus tard, j’ai trouvé. » Des photographies de Barack Obama, John Lennon et Bruce Springsteen, des « gens qui évoquent tous l’espoir », sont intégrées à cette oeuvre incontournable, montée sur un laminé désuet d’une reproduction de Jean-Paul Lemieux. « Mais sachez que j’aime beaucoup Jean-Paul Lemieux », précise Pierre Lemay, comme pour s’excuser d’avoir trafiqué le travail du maître…

Les autres artistes ayant joué avec les vieux débris sont Karine Bernier, Sarah-Maude Dubuc-Demers, Geneviève Dupont-Daigneault, Ida Rivard, David Running, Sandra Tremblay et Ultra Nan. Le résultat de leur stage de recyclage est en vente sur place et sur la galerie en ligne de Zone Art, qui compte désormais 80 clients-membres.

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