Marc Séguin : antenne d’une société en échec
Par René Goyette
| ENTREVUE EXCLUSIVE |
Quand on demande à l’artiste Marc Séguin si la vie de peintre en est une de mortification et de misère il en rajoute : «Quand j’étais un jeune artiste, ce n’était pas facile. J’ai vécu dans mon ¨pick up¨ un bout de temps. Ça prenait vraiment une passion car, à l’époque on avait pas de modèle.» C’est à la fin des années 80, après qu’il eut visité des expositions des œuvres de Riopelle et de Dali, qu’il décida de s’inscrire à l’Université Concordia à Montréal. On appréciait déjà ses talents de dessinateur, mais n’étant pas convaincu d’une carrière possible dans le domaine des arts visuels, l’université lui permettrait de «gagner du temps» comme il le dit.
Il est vrai que les tableaux de Marc Séguin respirent la tristesse, inspirent une certaine mélancolie. Pour l’auteur, il s’agit là d’un reflet normal de
l’expression d’un côté taciturne de la vie : «Nous les artistes sommes comme des antennes. Les émotions de notre siècle passent par nous. Pour moi, d’exprimer cette noirceur, ces échecs de notre société, c’est un exutoire. Après avoir exprimé cette grisaille, le négatif du monde et les malheurs de notre société, je ressens un certain calme; je peux retrouver la paix intérieur».
Mort et tristesse
Quiconque a suivi l’évolution des œuvres du peintre de Hemmingford a vu la mort et a ressenti un serrement du cœur. La dureté des sujets, parfois même la cruauté, nous touche profondément. L’artiste cherche-t-il à nous déstabiliser? «C’est clair que je veux rejoindre le public. Mes thèmes parfois violents touchent directement. Je crois que personne ne peut en rester indifférent. C’est mon but. Je crois que notre société a trop laissé tomber les rites et la spiritualité. Quand je dis spiritualité, je ne parle pas nécessairement de religiosité. Ce que je trouve qu’il manque c’est quelque chose qui pourrait combler la soif de profondeur qui habite les gens qui nous entoure.»
Une vision unique
Le gris, le noir, le rouge et parfois le jaune sont omniprésents dans le corpus de Séguin. Ne croyez pas qu’il s’agit du fait que l’artiste est daltonien. Non, Marc Séguin sait très bien ce qu’il fait et voit à sa façon les rapports de couleurs dans ses toiles. «Il ne faut pas penser que je ne connais pas les couleurs. Je sais bien que le rouge sur mes personnages est du sang. Mais, j’ai choisi des couleurs minimales parce que c’est ce que je voulais exprimer. D’ailleurs si vous suivez bien vous verrez que mes œuvres tendent, de ces temps-ci vers le dépouillement même si mes sujets sont toujours marquants».
Cachez cette violence
«Je suis un peintre engagé», explique l’artiste. «Dans le fond, les artistes ne sont pas juste là pour faire de la décoration, l’art est aussi une forme
de revendication sociale. J’ai besoin de cette expression qui me libère, qui me satisfait.» Quand on scrute l’histoire de Séguin, on discerne bien des formes de protestations. Ses toiles surprennent; que ce soit les fours crématoires, les exécutions, les crimes politiques, les tueurs en série, les frères Dalton exécutés, les terroristes du 11 septembre, tout est un soufflet aux échecs de notre société. Et de voir que le célèbre magazine Times, qui voulait faire la une avec les images de terroristes de Séguin, a décidé de censurer le propos et a rejeté le sujet à la dernière minute. On peut deviner que Séguin s’y attendait et que cette découpe prouvait l’incertitude américaine face à une violence qualifiée de gratuite.
Les visions changent
Zone Art a questionné le peintre sur l’influence de la célébrité sur son œuvre : «Je ne peins pas en pensant à combien vaudra mon tableau. Je suis d’ailleurs bien souvent étonné de voir à quel prix sont vendues certaines de mes œuvres. Par contre, j’ai été longtemps pas très riche et le matériel d’artiste coûte quand même assez cher. Quand j’ai loué mon studio à New York, je m’inquiétais beaucoup à savoir si je parviendrais à tenir le paiement du loyer. Heureusement, on a aimé ce que je fais et après avoir vendu une toile aux alentours de 50 000$, ça s’est mis à aller mieux.» L’artiste explique ensuite que ce n’est pas la célébrité qui lui a permis de traiter les sujets difficiles qu’il met en peinture. «Le fait de croire à ce qu’on fait se reflète souvent dans notre œuvre, soutient-il. Bien des tableaux que j’ai faits n’ont pas été bien reçus au début. Puis, on dirait qu’avec le temps, les gens digèrent un message qu’ils ne pouvaient prendre au départ. La vision des gens changent et ce sont nous les artistes qui somment là pour inciter cette évolution de la perception. On m’a prouvé déjà que mes œuvres touchent et font réagir. C’est ce qui fait que je sens que j’ai atteint mon but.»
Galerie des «grands»
Mais pourquoi ses œuvres se vendent-elles si bien? Le dessinateur nous répond : «Le marché New Yorkais est riche et la densité de population
est très forte. De plus, poursuit-il, la peinture étant un objet de luxe, les prix ne sont pas reliés aux autres formes de commerce.» Il est vrai que la «Grosse Pomme» recèlent l’un des plus grands bassins de musées, de galeries et de collectionneurs. Qu’il sache ou non pourquoi, on se rue pour acheter ses œuvres. Dernièrement, dans la réputé galerie newyorkaise Mike Weiss, lors de l’expositon Failures, en trois jours 14 des 22 œuvres exposées par Séguin ont été acquises dont trois portraits de Lee Harvey Oswall à 3800 $ chacun, le canevas d’un corbeau en vol à 14 000 $. Même le crâne humain et l’église en ruine sont partis pour 52 000 $. Pour l’occasion, la célèbre galerie consacra son rez-de-chaussé à Séguin, niveau où seulement les «grands» ont exposé.
Une vie de dualité
Marc Séguin vit, tantôt sur sa ferme avec sa famille, ses chevaux et ses poules, tantôt à New York encabané dans son studio. «Toute ma vie est empreinte de cette dualité. Je ne puis rester longtemps à la même place; je viens que je n’endure plus rien. Alors je change d’endroit. Je me réfugie parfois dans mon studio aux États, quand je réussi à ne pas me faire envahir par tous ces gens qui veulent me contacter. Après quelques jours, je m’ennuie des miens et je reviens à Hemmingford. Les quelques cinq heures d’auto que je fais à l’aller comme au retour me permettent de faire le vide et de retourner à l’intérieur de moi; c’est bénéfique. J’aime le voyagement entre ces endroits qui atteignent, chacun leur tour, un déséquilibre».
L’encan de Zone Art
Pourquoi cet artiste maintenant célèbre et n’ayant vraisemblablement pas besoin de sous, a-t-il consenti à offrir une de ses œuvres à l’encan annuel de Zone Art? «Le fait que votre organisme aide les jeunes, les artistes émergents m’a touché. Moi, quand j’étais jeune, personne ne nous aidait. Nous n’avions pas de modèle et bien des parents s’opposaient à une carrière d’artiste pour leurs jeunes. Moi, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui ne me découragèrent pas dans ma lancée vers les arts visuels. Alors, c’est sans doute pour cela que votre encan a mérité une de mes œuvres et cet entrevue vous fut accordée pour les mêmes raisons.»
Donc, l’œuvre que nous enverra Marc Séguin côtoiera celle d’Armand Vaillancourt et toutes celles de la cinquantaine d’artistes qui participeront à cette enchère dont les profits iront aux organismes Le Tremplin 15-30 et le Spot jeunesse. Merci à Marc Séguin qui, par sa persévérance, a réussi et a prouvé à tous que le talent est une fleur qui ne peut que pousser. Son histoire est une émulation pour tous les jeunes artistes qui s’élèvent et qui exposent cet art nécessaire, cet art vital.



