Louisette Gauthier-Mitchell se réapproprie le dessin

28 mai 2013

Un sismographe du corps et de l’émotion

LL’enceinte circulaire 48”x60” 2013 acrylique et encre sur toileouisette Gauthier-Mitchell a le geste à la fois méticuleux et ample, libre, lorsqu’elle arpente la Galerie du Théâtre de Magog pour décrire les œuvres de son exposition. Elle évoque une idée, une réflexion large, avant de s’attarder sur un détail, pour ensuite virevolter et nous faire découvrir un rappel de ce détail dans une autre œuvre. Elle esquisse ainsi une danse à l’image de la démarche qui a initié l’exposition Dess (e ) ins dé-figurés.

C’est que l’artiste, forte de 40 ans de carrière en arts visuels, n’en a pas moins conservé son cœur d’enfant et parle souvent en termes de jeu quand il s’agit de décrire son processus créatif. « Si j’ai pu arriver à être une vieille qui joue, c’est parce que la petite Alice, je ne l’ai jamais laissée pour contre » dit-elle en commentant cette robe dessinée en bas de toile, et qui rappelle clairement celle de l’héroïne de Lewis Carroll.

« La petite fille était pleine de rêves, et c’est elle qui rêve à tous ces éléments dans les tableaux. Qu’est-ce qu’on y voit au juste, ce n’est pas important. Ce sont comme des histoires sans histoires pour le spectateur. Moi ça m’en prend une pour me permettre de commencer à jouer, mais l’histoire que je raconte, du fait qu’elle est très personnelle, devient universelle» dit celle qui a également enseigné près de 30 ans au département d’arts plastiques de l’UQAM. « Souvent, jeune, on veut être universel et on focus sur l’extérieur. J’ai fait la démarche inverse; j’ai focusé sur l’intime, et en atteignant cet intime j’ai débordé sur l’autre. »

L’histoire que Louisette Gauthier-Mitchell raconte dans Dess (e) ins dé-figurés part d’une réflexion sur l’art du dessin, et d’une volonté de retourner aux sources de ce geste créatif. « On dessine souvent pour faire une illustration, de la bande dessinée, ou avant la peinture. Pour moi ce n’est pas cela le dessin, c’est beaucoup plus autonome. J’ai pris le dessin qui tendait vers une représentation, mais au-delà de ça, un dessin qui serait comme un sismographe du corps et des émotions. Ma fascination tournait autour de la question : pourquoi on ne peut pas dessiner des émotions, qui n’ont pas de forme? »

L’arbre-coeur 48”x60” 2013 acrylique et encre sur toileLe corps est ainsi souvent au centre de l’œuvre, évoqué ou représenté en partie, en fragments, et son mouvement, ses émotions, sont suggérés par une superposition de formes et d’instants dans le geste humain, comme si on regardait une photographie à longue exposition. « Ça devient comme un circuit qui donne naissance à quelque chose d’autre. On allonge la forme, on allonge le temps. Je travaille sur la transformation; ce qui me passionne, c’est le mouvement. Je veux aussi arriver à créer non pas du statique, mais du mobile; à créer une interaction entre moi et la surface, puis entre moi et l’autre. C’est toujours ça le projet, de créer un vertige, par une ouverture. »

La soixantaine d’œuvres est disposée en deux sections que l’artiste a conçues comme des espaces théâtraux, pour mieux adapter son univers aux lieux. « Quand Jean-Michel (Correia, propriétaire de la Galerie) m’a proposé de venir ici, j’ai choisi d’établir de petits théâtres qui représentent des choses informes qu’on ne peut nommer, en jouant avec le corps, les fragments, les vestiges etc. » On devine d’ailleurs, en tête de plusieurs tableaux, un voile qui s’abaisse comme un rideau sur une scène se déroulant plus bas. Le regroupement des œuvres en deux sections est librement inspiré par la nuit et le jour, essentiellement de par la palette utilisée.

Au centre de la pièce principale, deux œuvres qui font figure d’exception dans cet univers dessiné : une sculpture de pantin pour rappeler le corps humain omniprésent dans la démarche de l’artiste, puis un cahier où elle s’est amusée à déconstruire ses processus acquis en art. « Je voulais deux objets très symboliques, antérieurs à l’exposition et dont elle allait découler. »

D’air, d’eau et de souffle 48”x60” 2013 acrylique et encre sur toileDans le cahier, des exercices pour réapprendre à dessiner. « Je me suis préoccupée de comment on appréhende la forme avec la main droite, la main gauche, les yeux ouverts, les yeux fermés. Ça me donne toutes sortes de formes auxquelles je ne m’attends pas, et qui n’appartiennent plus à la virtuosité. De celui qui dessine, on s’attend qu’il soit un virtuose de la représentation. J’ai fait cette démarche, mais je ne suis plus un virtuose. La différence entre la virtuosité et le talent est celle-ci : la virtuosité nous épate, tandis que le talent, comporte une charge émotive. C’est pourquoi j’ai voulu réapprendre à désapprendre, je me suis appliquée à dé-maîtriser le dessin. »

C’est à la suggestion du galeriste que Louisette Gauthier-Mitchell a donc élaboré ce fascinant voyage dans le dessin, une voie qui enchante celle qui crée d’abord à partir d’une pulsion intérieure. « Pour une exposition, je mets un accent privilégié sur un des axes. Comme ici le fil conducteur est le dessin, on dit lignes, volumétrie, mais surtout des réseaux, une façon de percevoir l’espace qui n’a pas l’aspect fini d’une peinture mais en est toujours à l’origine. »

« C’est en cela que je trouve le dessin extraordinaire, parce qu’il est virtuel. Il y a toujours un espace libre, on commence à dessiner et tout d’un coup, la forme surgit. Et peu à peu, le projet prend sens. Le jeu est intérieur/extérieur, pour faire entrer ce que j’observe en moi, et le faire se déposer, se transformer et sortir, et non pas en résonnant tout de suite comme un tambour. C’est un peu mon trajet. » Elle termine en soulignant la collaboration essentielle de Françoise Legris, historienne de l’art, qui l’a aidée à faire sa sélection parmi une centaine d’oeuvres. « « Ce qu’elle m’a fait retenir de ce travail, et je lui en suis reconnaissante, c’est ma poésie. C’est comme si elle était entrée en moi. C’est une quête que je fais.»

Dess (e) ins dé-figurés

Jusqu’au 2 juin

Galerie du Théâtre (84 Merry Nord, Magog)

Information : www.galeriedutheatre-magog.com