Lorsque l’art et l’environnement s’entrelacent
Par Yves-Daniel Parent
Réforme, Renouveau pédagogique ou non, il semble que les institutions scolaires ont toujours été à la recherche d’activités innovatrices toutes disciplines confondues. En 2005, au Collège Mont Notre-Dame (1), dans le cadre du cours Éthique et culture religieuse et du cours Arts plastiques, les élèves ont été sensibilisées à l’importance d’agir et de réaliser des activités qui contribuent à un environnement sain. C’est ainsi qu’est né l’heureux mariage entre l’art et l’environnement. Depuis, les différentes activités ont reçu de nombreux prix, notamment trois fois le prix Essor (prix des Arts et de la culture du Québec), le prix en environnement CREE, deux fois Coup de Génie TQS ainsi que le prix national en Entrepreneuriat 2006.
Les activités doivent donc être de nature artistique tout en accordant de l’importance à la protection de l’environnement et des ressources. Il est également souhaité que l’impact des activités soit significatif auprès de la population afin que celle-ci contribue à son tour à ce qu’il y ait des répercussions positives sur l’art et l’environnement. En voici quelques-unes…
La récupération de papier
L’enseignante et artiste Sandra Tremblay (2) s’est inspirée de sa pensée « verte » ainsi que de sa démarche artistique (peinture, estampe, intérêt pour le cirque et la marionnette, etc.) afin de réaliser un projet hautement pédagogique. En fait, l’idée de départ de l’enseignante était pourtant simple et connue de certaines écoles : fabriquer du papier à partir des feuilles jetées par les élèves dans les classes.
Cependant, l’aspect particulier du projet a été de réaliser des activités artistiques dirigées par la recherche de nouveaux gestes transformateurs. Aussi, Sandra devait créer des outils afin d’exploiter différentes avenues à l’intérieur du cours Arts plastiques. À partir d’une cause environnementale (le gaspillage de papier), d’une réalité et du quotidien, la pratique des arts plastiques enseignée par Sandra a contribué au développement personnel de l’élève, « à aborder et à traiter de façon particulière des enjeux d’ordre éthique et moral, des problématiques sociales, des croyances et des valeurs, tout en l’aidant à adopter des attitudes et des habitudes de vie équilibrées »(3).
En plus de sensibiliser les élèves et les enseignants au gaspillage du papier, au déchiquetage des feuilles en classe, elle a mis sur pied une petite usine de papier recyclé. Cette entreprise a produit, en temps fort, quelque 200 feuilles/semaine. L’objectif écologique était de récupérer une petite partie du papier blanc et la totalité du carton et des feuilles de couleur.
Une fois que le papier était transformé, il était utilisé pour la réalisation d’activités artistiques. En faisant vivre aux élèves des expériences de création, en planifiant et en structurant les activités en fonction des compétences (disciplinaires et transversales), l’enseignante s’est également assurée que les Arts plastiques ne jouent pas un rôle accessoire au détriment d’un projet environnemental. Mais plus important encore, Sandra Tremblay est une artiste-peintre qui pratique l’estampe. Durant la durée du projet, une interaction s’est produite entre ses œuvres, sa démarche artistique et les activités présentées aux élèves. Ce lien est nécessaire pour amener l’élève à s’élever à des niveaux d’efficience. Aussi, tout au long des activités, étaient présentés un grand nombre de repères culturels, d’artistes invités et même une exposition (4) réalisée par l’enseignante.
Parmi ces activités, soulignons d’abord l’originalité des collagraphies (les matrices ont été fabriquées à partir de matériaux recyclés), dont une a été remise au Premier ministre du Québec, monsieur Jean Charest. Ensuite, les « peintures de papier » sont sans contredit l’aspect innovateur du projet. En effet, cette activité se démarque par trois principales caractéristiques : le grand format des œuvres (48 x 60 ou 72 pouces), leur représentation allant du figuratif à l’abstrait, leurs différentes techniques et médiums (acrylique, pâtes, papier, colle, etc.). Pour ce faire, Sandra a dû inventer, avec la collaboration de Verreau (un artiste du RACE), de nouvelles techniques : dépôt de pâtes de papier sur les toiles, vaporisateur pour donner les effets finaux de couleurs, etc.
À la suite de ces nombreuses activités, une véritable effervescence s’est manifestée autour des locaux de papier et une dizaine d’autres projets se sont greffés naturellement. Des élèves ont créé : papier à lettres en hommage à de grands peintres québécois (Claude Le Sauteur, Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Riopelle), livre d’art, marionnette (visage et mains), sculpture d’oiseau, orfèvrerie de papier, pots à fleurs de papier, lampes, cadres, meubles et décors de théâtre. Bref, plusieurs élèves, au départ, peu intéressées par les Arts plastiques ont progressivement développé des compétences artistiques. En terminant, disons que ce projet est l’exemple d’une situation d’apprentissage complexe, interdisciplinaire et signifiante où l’élève, en plus de découvrir des façons de personnaliser la matière, s’est approprié de nombreux gestes transformateurs (plier, déchirer, découper, coller, fixer, vaporiser, peloter, etc.), matériaux et outils singuliers.
La récupération de peinture
Pour ces projets, l’idée principale est de récupérer dans les domiciles privés les pots ou gallons de peinture de latex à l’eau. Cette peinture est récupérée lors d’une collecte annuelle. Ainsi, on évite que bien des gens jettent dans les égouts ou aux ordures les vieux contenants de peinture. De plus, les contenants vidés sont acheminés à un centre de récupération spécialisé (Éco-centre municipal). Une fois récupérée, cette peinture peut servir à de multiples activités, notamment la peinture sur toile (remplacer l’acrylique), les décors en Arts visuels, etc. Dans le cas du CMND, les enseignants (5) en ont fait un usage plutôt singulier : peindre les tissus!
En 2004-2005, la situation concernant la surconsommation des sacs de plastique était quasi alarmante – un peu moins de nos jours où il est courant d’apercevoir des gens avec des sacs de coton ou avec des sacs réutilisables. À cette époque, afin de favoriser l’utilisation du sac de coton lors du magasinage ou à l’épicerie et de contrer l’énorme gaspillage des sacs de plastique, les élèves ont peint des œuvres d’art sur les sacs. Lorsque porté par l’individu, l’art met en évidence le sac de coton, lui donne une très grande importance et favorise, en un sens, son utilisation. L’activité a connu un grand succès et a été fortement médiatisée. Plusieurs institutions scolaires ont suivi le pas.
Également, durant l’année, un groupe d’élèves a réalisé des centaines de vêtements peints avec cette peinture en plus d’organiser une présentation-communication sur le recyclage du vêtement, la création de vêtements artistiques et de vêtements « VERT » (vêtement éthique recyclé et transformé). Les objectifs du défilé étaient nombreux : présenter d’autres approches du vêtement, notamment le développement de l’estime de soi et la contribution du domaine des arts à la tenue vestimentaire. En plus d’être artistique, la réalisation de ce type de vêtements démontre l’importance du recyclage.
La récupération des affiches électorales
De plus en plus, on récupère à différentes fins les affiches électorales (coroplast) pour divers projets. Ces affiches peuvent être utilisées comme matériaux pour les décors en Arts de la scène, pour la création d’œuvres (remplacer les toiles), etc., peu importe, on se doit de sensibiliser les personnes concernées à l’expression artistique, à la réutilisation des affiches électorales et au recyclage de la peinture.
Une des activités intéressantes du CMND, c’est d’avoir fabriqué à partir de coroplast des moules pour sculptures de neige (6). Cette technique enseignée par l’artiste de la région de l’Abitibi, Jacques Baril (lui-même s’étant inspiré des connaissances de peuples des Grandes Nations), consiste à créer un bloc de neige par « moule ascenseur ».
Les lieux singuliers pour la promotion de l’art engagé
L’environnement est aussi un lieu! C’est à partir de ce concept que les enseignants du CMND ont invité les élèves à investir l’espace public, à le transformer afin de mieux éveiller le tissu social face aux injustices (exemple : l’exploitation du corps de la femme), à favoriser le retour aux joies de l’enfance (sculptures de sable dans les CPE), à questionner le mode de vie des citoyens (lassitude de l’hiver en réalisant des sculptures de neige au centre-ville, œuvres ludiques dans les jardins extérieurs). En fait, l’élève est amenée à comprendre la nécessité de l’engagement pour l’artiste-citoyen, à élaborer sur la dimension sociale de la création plastique.
Aussi, l’ensemble des œuvres ont été ou sont accessibles, installées dans un micro-environnement. L’artiste est celui qui peut établir les liens, qui peut amener les gens à une prise de conscience de leur situation. C’est donc en ce sens que le projet a donné naissance à diverses activités dans des lieux singuliers.
Au Carré Strathcona, face à l’hôtel de ville de Sherbrooke, chaque année, les élèves créent un monde ludique, un monde qui interroge cependant le rapport de l’individu à la société, questionne cette société sur son mode de vie inadéquat (stress au travail, monotonie, etc.). Les sculptures ont rempli un autre rôle, c’est-à-dire proposer une vision artistique et imaginaire du quotidien, du lieu dans lequel elles sont ou ont été installées.
Un espace du trottoir situé face au Collège Mont Notre-Dame, sur la rue Cathédrale, est peint depuis quatre ans. L’œuvre s’inspire de l’art naïf et représente la jeune fille, la femme et la grand-mère qui revendiquent tout haut : « Mon corps m’appartient ». L’œuvre visait à dénoncer l’exploitation du corps de la femme au centre-ville sous diverses formes (prostitution, boutique érotique, pilule du viol, etc.). Ce bout de trottoir est quasiment devenu célèbre puisque de nombreux reportages (La Tribune, TQS, Vrak TV, etc.) et documentaires canadiens (Sexy inc., etc.) ont été produits. L’activité a reçu le prix CALACS en 2005.
Finalement, pour l’année 2009, les élèves ont réalisé une œuvre d’importance (deux mosaïques en tissus, 1 m x 4 m) pour l’événement Aquart : une galerie d’art sous-marine dans la Carrière Flintkote à Thetford Mines. Présenter une œuvre qui dénonce la surconsommation de vêtements dans un milieu aquatique est un bel exemple pour les élèves de l’art engagé dans un environnement inusité.
Notes
1. Le Collège Mont Notre-Dame, situé à Sherbrooke, est une école privée d’éducation internationale pour jeunes filles (première à cinquième secondaire).
2. Sandra Tremblay se consacre depuis l’automne 2008 entièrement à une carrière professionnelle en arts visuels.
3. Programme de formation de l’école québécoise, p. 373.
4. Femmes en CréAction, exposition réunissant 9 femmes artistes de la région de Sherbrooke, mars 2008, Collège Mont Notre-Dame.
5. Il s’agit de Daniel Coulombe et de Sandra Tremblay.
6. Un reportage est disponible sur You Tube (écrire : Collège Mont Notre-Dame et sculpture de neige). Cependant, à l’époque du reportage on utilisait des « crazy carpet » recyclés. Par la suite, l’enseignante a créé des moules à partir de coroplast (affiches électorales).



