L’artiste échantillonneur de polluants Andrew Chartier alias A-machines

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La démarche artistique du Sherbrookois Andrew Chartier (1) s’appuie essentiellement sur une recherche de réconciliation entre la nature et la technologie. En quelque sorte, il s’agit d’une interaction entre la nature et l’artifice qui permet de réfléchir sur l’état du monde actuel en matière d’environnement. Par la réalisation de machines et de projets relationnels engagés au niveau socioécologique, cette approche est à la fois ludique et critique.

En fait, le concept pourrait se définir comme un antidote ou un remède afin de contrer le malaise engendré par le phénomène de la démesure post-industrielle. Une démarche artistique qui souhaite autant l’expérimentation qu’une intégration de la technologie dans un environnement particulier. Le citoyen, spectateur ou participant, est alors interpellé à l’intérieur du paysage urbain par une quête de spécimens climatiques et environnementaux.

Également, c’est dans le but de questionner divers états de la condition environnementale actuelle que, ces dernières années, le travail (2) d’Andrew se dirige vers la création de projets qui exigent un contexte interventionniste. De plus en plus, l’artiste requiert la collaboration de groupes n’appartenant pas au milieu conventionnel de l’art et de la communauté. « Cela peut se résumer à aller vers le public au lieu de demander au public de se diriger vers l’œuvre », précise-t-il. Aussi, cette relation entre l’artiste et le citoyen n’est ni moralisatrice ni dictatoriale. Il s’agit plutôt d’inciter le citoyen à créer l’action, de le situer dans cette prise de conscience davantage que de démontrer son inertie, ses erreurs ou ses maladresses.

Les machines sont pour l’essentiel créées à partir de matériaux recyclés. L’utilisation du recyclage se transpose dans l’imaginaire collectif des gens, voire même dans l’inconscient collectif de la sous-culture d’une société, car on y reconnaît sans conteste les patenteux du terroir ou encore les stéréotypes de l’inventeur des émissions jeunesse télévisées au Québec. C’est dans cette optique aussi que le spectateur reconnaît toujours l’origine de l’objet qui a servi de fabrication à la machine : un chariot de golf, un plat de rangement, un entonnoir, des haut-parleurs, une roue de vélo, des moules à gâteau, etc. Andrew valorise et préconise tout ce qui peut s’apparenter à la matière convoitée. Ainsi, il glane, il collectionne les échantillons et les spécimens qui font partie du paysage invisible et les matérialise. L’aspect ludique est non seulement présent dans l’objet lui-même (la machine), mais aussi dans d’autres éléments, notamment les capteurs électroniques qui agissent à titre symbolique.

Conjointement aux œuvres/prothèses interactives (extensions du corps en mouvement) avec l’environnement, l’artiste réalise aussi des dispositifs mécatroniques stationnaires qui occupent globalement la même fonction : échantillonner et collectionner des phénomènes climatiques ou environnementaux. La principale différence réside dans le fait que l’artiste agit ou pas comme interventionniste.
L’artiste vers… ou l’échantillonneur de polluants

Cette démarche art-environnement émane d’un certain sentiment de révolte contre la détérioration de la nature.Une enfance à la campagne et une famille prêchant les valeurs environnementalistes ont joué, tel un incipit, dans son processus créatif : « On souhaite devenir artiste, mais il faut surtout demeurer authentique dans notre approche, surtout ne pas se leurrer soi-même. C’est pour cette raison que très tôt l’approche art-environnement m’est apparue. La nature était omniprésente et c’est devenu important de la valoriser, essentiel même de créer des véhicules pour la mettre en valeur. »

Avant d’entreprendre la réalisation des machines-arts, Andrew Chartier avait approché différents médiums dont la photographie et la sculpture. C’est afin d’optimiser le contexte relationniste dans le moment présent, le « ici et maintenant », qu’il a développé ces machines, d’abord avec un public local, puis, peu à peu, il a élargi son univers dans d’autres pays. Ce qui lui fait dire aujourd’hui : « Mon art est universel dans la mesure où il permet de communiquer avec l’individu, mais aussi parce qu’il m’offre cette facilité de communiquer cet art avec la nature ».

Une démarche qui pousse l’artiste à approfondir cette question fondamentale : Que reste-t-il de naturel au sein du paysage? Pour Andrew, l’ère post-industrielle et ses multiples engrenages socio-économiques ont totalement détruit l’idée d’une « nature authentique » en transformant les plus infimes parcelles de nos paysages. C’est en considérant ces prémisses que l’artiste s’interroge sur le phénomène d’appropriation de la nature et touche abordent l’aspect anthropocentriste de ce contexte. Le paysage serait-il devenu, au même titre que toutes les autres réalités naturelles ou inventées, l’un des artefacts de l’espèce humaine?

Une démarche qui, parallèlement, amène l’artiste à identifier des contaminants environnementaux, à sensibiliser le public à la fragilité des écosystèmes, explorant l’univers du déchet en général, lequel est ignoré par ce même public. Reposant sur la notion de responsabilité à l’égard de l’environnement, les machines en contexte mettent en scène l’artiste/déchéticien qui entretient un processus de valorisation du paysage.

Deus ex machina

Les premières machines ou projets de l’artiste, par exemple l’éco-distributrice d’arbres, étaient essentiellement d’ordre ludique. À partir de 2006, les machines ont une portée plus relationnelle et durant des moments précis de la journée, l’artiste prend contact avec le public, toutes classes sociales confondues –il leur explique ce travail. Cette contextualisation de la machine est importante : « Ces machines sont en quelque sorte des prothèses, car, portées sur moi, elles deviennent un outil de travail, une extension entre moi et le paysage ». C’est donc afin d’atteindre cette expérience esthétique avec un lieu et son public, qu’il décide d’explorer la combinaison de différents champs de recherche dont la sculpture programmée, l’interventionnisme et l’archivage. « L’un des volets de mon travail consiste à expérimenter la notion de prothèse afin de désigner au corps en mouvement de nouvelles capacités réceptrices. Cela permet d’aiguillonner notre expérience sur l’état du peu et du non visible au sein d’un lieu précis ». C’est également en vue de doter à ce corps agissant de nouveaux outils de perception que l’art électronique est utilisé.

Dioxygraphe ou dioxyde-action

Il s’agit d’une machine qui aspire le monoxyde de carbone. Cette action en engendre une autre : le dessin à la craie. Fabriquée à partir de matériaux récupérés et de composantes électroniques, cette sculpture cinétique est composée d’un chariot de golf auquel est fixée une roue mécanisée munie de quatre craies sèches colorées. Un détecteur de dioxyde de carbone fixé au bout d’une tige flexible capte cette présence sournoise et alimente, à l’aide d’un microcontrôleur, un mécanisme dessinateur. S’articulant sur le pavé ou le trottoir, l’appareillage laisse en quelques dizaines de secondes une trace, rendant visible ce contaminant ambiant. Il s’agit d’intervenir sur une période prolongée en marquant une artère achalandée afin de révéler une sorte de document éphémère de la contamination atmosphérique. Cette présence interactive de l’artiste/déchéticien et de la machine auprès d’un public motorisé et des piétons provoque un réel questionnement quant à l’état de l’air immédiat.

Sur la photographie, on reconnaît son équipement d’intervention : sarrau, casque dur, lunettes de sécurité, masque filtrant, gants, composantes électroniques (microcontrôleur, détecteur de dioxyde de carbone, craies sèches, objets trouvés (chariot de golf, roue de vélo, moteur avec système d’engrenage, entonnoir, pile rechargeable, boîtier). Dimensions : 92 x 146 x 55cm.

Le pluviophone

Cette sculpture interactive datant de 2005 réagit au taux de pH (acidité) contenu dans l’eau de pluie qu’elle recueille. Contrairement à d’autres de ses machines, le principal mode d’interprétation de celle-ci est acoustique. Le pluviophone emprunte l’eau à un climat immédiat et spécifique puis transpose cette accumulation en un langage sonore équivalent à l’effet pluvial et par extension à la présence de pluie acide dans un contexte réel et immédiat. Le fait que l’artiste collectionne cette présence néfaste (acidité) a pour effet de transformer l’interprétation sonore, voire musicale, en un effet chaotique comme une pierre d’achoppement.

 

Anémographe

L’Anémographe est une machine à dessiner, installée en galerie, et reliée par télémétrie à un anémomètre mobile (comme un sac à dos) mesurant le facteur éolien. Sur la première photographie, on voit une version mobile de l’anémographe où le dessin se réalise à l’intérieur de la bouteille de liqueur (plastique). Cette version est appelée aussi « Hiker » et a servi à une intervention dans le parc du Mont-Orford en 2006 (une marche à travers les sentiers des Crêtes incluant des arrêts de 30 minutes sur un ensemble de six sommets).

 

Machine à dessiner solaire

Cette machine à dessiner dite MDS a fait sa première apparition lors d’une résidence d’artiste au Centre d’arts Orford à l’été 2006. Créée à partir d’objets recyclés, notamment des contenants «Tupperware », un ressort tenant un bout de fusain, une plaque solaire, et surtout du papier récupéré, elle dessine la lumière – lorsqu’il passe un nuage ou une ombre devant la plaque le fusain cesse de fonctionner. Sur la photographie du bas, un exemple de trace du Parcours d’un souffle no. 1.

 

 

 

 

Le pH Goose et pH Duck

Semblable au pluviophone, il s’agit d’une autre sculpture sensible au taux de pH dans l’eau et par extension aux pluies acides. Ces nouveaux prototypes échantillonneurs de pH fonctionnent à distance par télécommande. Sur la photographie, on voit une oie de chasse en plastique, à laquelle est fixé un système de moteurs et d’activation de la voix téléguidés, car le pH Goose inclut des commandes de voix annonçant une patrouille d’évaluation des eaux.

 

 

 

 

ARB-Ô-Citoyens

On peut désigner cette installation sous le nom d’« éco-distributrice ». Elle promeut l’idée d’écologie en mettant en lien la récupération de papier et la plantation d’arbres. Le citoyen dépose dans la machine un banal bout de papier utilisé et en échange, la distributrice lui remet une jeune pousse d’arbre, incluant des informations pertinentes et des directives sur la mise en terre et l’entretien de cet arbre (3).

En 2007, dans le même esprit d’interaction critique et ludique, deux distributrices d’arbres ont été conçues. Le but de l’artiste était de donner 1000 arbres en échange de bouts de papier. Le public s’est rapidement approprié les dispositifs mis en place dans les divers lieux ciblés (magasin à grande surface, station d’essence, centre d’achat, etc.). Une des interventions a été réalisée devant un des magasins de la chaîne WalMart (photographie).

L’édition parisienne d’ARB-Ô-Citoyens en préparation diffère quelque peu de la version nord-américaine. L’éco-distributrice sera plus compacte et légère. La sculpture électronique finale sera démontable en plusieurs parties et sera placée à l’intérieur de deux valises de dimensions standards pour le voyage par avion.
En guise de conclusion…
une présence internationale des œuvres d’Andrew Chartier

En 2008, l’artiste a réalisé une intervention avec l’appareil Dioxygraphe no. 2 lors de l’événement Global Warming at the Icebox qui s’est tenu à Philadelphie aux États-Unis. Cette année, à la fin septembre 2009, une autre intervention artistico-communautaire d’importance, cette fois avec la machine ARB-Ô-Citoyens, se fera en France avec la collaboration du groupe Les Amis de la Terre de Paris ainsi que le Musée du Montparnasse (4). Ces deux projets s’avèrent sans conteste être une plaque tournante vis-à-vis l’engagement artistique et médiatique d’Andrew Chartier.

L’artiste est en train de créer des liens solides avec des organismes aux arborescences internationales. Ces futures collaborations avec des communautés de toute culture vont permettre d’optimiser la démarcher artistique des machines d’Andrew. Ainsi, il pourra prêter une aide à la sensibilisation environnementale d’une communauté donnée, où qu’elle soit dans le monde.

Le collectionneur de traces continue de grandir et il cherche une interaction d’envergure internationale. Les machines, créées selon une technologie de base avec des composantes électroniques simplistes, sont devenues le prolongement de son corps en déplacement. « Des prothèses », comme il aime bien dire, faites de plus en plus légères, de matière plastique, très compactes, transportables et exportables pour des voyages.

Avant-gardiste, Andrew s’intéresse depuis près de vingt ans aux rapports humains avec l’environnement. Il estime que l’imaginaire des gens n’est pas encore assez stimulé par les changements que l’on observe tout autour de soi. En ce sens, développer des projets de recherche en arts est comme entretenir une réflexion dans leur quotidien, dans des lieux tantôt urbains, tantôt sauvages. « Ce que je fais, c’est principalement interagir avec les gens. Je crée des œuvres que l’on pourrait comparer à un accompagnement dans le changement de leurs habitudes et de leurs attitudes en matière d’environnement. L’artiste doit stimuler l’imaginaire des gens, mais également inciter les gens à l’action, semblable à un transfert naturel où le spectateur passe d’un art dégagé à un art engagé ».

Aujourd’hui, la majeure partie de mon travail artistique demeure un travail de rue. « C’est là que j’estime que l’on va changer les habitudes des gens, car contrairement à une galerie, je les interpelle dans le moment présent de leur vie, dans leur espace quotidien et souvent en plus grand nombre que dans un lieu conventionnel de présentation d’œuvres d’art. Si l’on veut aborder les grandes questions en matière d’environnement, je me dois d’être dans la rue, sur un trottoir, dans un sentier ».
Notes

* 01. L’artiste est détenteur d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques (Université du Québec à Montréal) et d’un baccalauréat en beaux-arts (Université Bishop’s). La plupart de ses projets ont été soutenus par des organismes reconnus : Conseil des arts et des lettres du Québec, Conseil des arts du Canada, Centre interuniversitaire des arts médiatiques (CIAM), etc.
* 02. À son actif, de nombreuses expositions individuelles ou collectives au Québec et ailleurs. Récemment : Musée des beaux-arts de Sherbrooke (2009, Sherbrooke), Global Warming at the Icebox (2008, Philadelphie, États-Unis), Praxis Art actuel (2007, Sainte-Thérèse), GRAVE (2007, Victoriaville), Arnica Open Studio (2007, Colombie-Britanique), Artivistic (2006, Montréal), Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke (2006).
* 03. Une attention particulière sera consacrée au cadre de la remise des arbres. Il s’agira d’assurer une éthique de travail où l’arbre est valorisé tout au long de son processus de mise en terre. Par extension, le citoyen et la citoyenne acquéreurs de ces petits arbres auront à remplir un registre afin de créer un archive qui permettra à l’artiste de suivre l’évolution de vie des dits arbres. Cet exercice a déjà été réalisé dans le cadre d’une version québécoise d’ARO-Ô-Citoyens et laisse croire que cela s’avérera concluant dans une optique qui cherche à assurer le sérieux des futurs acquéreurs de ces arbres distribués gratuitement. On retrouvera également sur le registre les coordonnées des participants. Ces derniers seront invités à soumettre, annuellement si possible, une image de leur arbre en croissance. Finalement, il est envisageable de créer un précédant au niveau de la diffusion de cette oeuvre interactive en invitant, quelques années plus tard, chacun des participants à exposer en galerie et/ou sur un site Internet, les arbres plantés – l’objectif étant de représenter le milieu de vie de ces arbres.
* 04. Le lancement des activités débutera le 26 et 27 septembre 2009 à l’espace Krajcberg du musée. Les activités se poursuivront la semaine suivante au sein de la programmation de l’association Paris Côté Jardin.

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