L’énigme de Jérôme Bosch, se cachait-t-il dans les moustaches de Salvador Dalí?

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Hieronymus van Haken passa toute sa vie dans sa ville natale de Bois-le-Duc, Hertogenbosch en flamand, dont il prendra le nom. Né vers 1450 dans une famille d’artistes peintre il évolue au sein d’une société dans laquelle se côtoient laïcs et cléricaux, paysans et marchands, pauvres et fortunés, petites gens et grands dignitaires… Durant la période d’expression de Bosch, Bois-le-Duc est l’une des plus grandes villes de Hollande. Le commerce assure à la cité une économie confortable.

On ne sait pas grand-chose sur la vie de Jérôme Bosch si ce n’est qu’il était à la tête d’un atelier reconnu et prospère et qu’il était membre laïc de la confrérie Notre-Dame qui rendait un culte particulier à la Vierge. Bosch est certainement l’un des artistes les plus énigmatiques de l’histoire de l’art.

La plupart des livres et historiens de l’art sont d’accord sur ce point et qu’au-delà de quelques inscriptions dans des registres officieux, on connaît peut sur la vie plus intime ou personnelle de cet artiste. C’est de cette même énigme que semble se nourrir la controverse autour de Jérôme Bosch. Certains l’affirment comme peintre religieux et d’autres comme peintre laïc précurseur du surréalisme.

 

L’influence médiévale et de la renaissance au surréalisme

Dans le temps il est clair que Bosch est un peintre de la renaissance. La plupart de ses travaux datent de la même époque que d’autres grands maitres de ce mouvement. Deux autres talents importants de la renaissance, Michel Ange et Leonardo da Vinci, exécutent eux aussi des œuvres importantes, quasi simultanément, en 1505-1510. Ce qui différencie Bosch, des autres de son temps, est son approche brute de la peinture. À une époque où les peintres se préoccupent de rendre les peintures de plus en plus réalistes, Bosch ne semble pas du tout préoccupé par cela. Un coup de pinceau brut et l’impression de regarder du dessin caricatural s’emparent de moi lorsque j’observe une de ses peintures. Bosch est considéré par beaucoup d’artistes comme le père du caricatural. Il est évident que Bosch ne tentait pas d’imiter la réalité, mais plutôt de la surpasser. Les monstres de Bosch ressemblent à ceux qui décorent la plupart des églises de l’époque médiévale (fig.1 Le Jugement dernier – détail ). C’est en puisant dans l’imaginaire médiéval que Bosch réussit à faire déborder sa propre imagination à un tel point que certains historiens de l’art déclarent clairement que Bosch est un des précurseurs du mouvement surréaliste.

Celui que l’on a appelé le faiseur de diables disparaît vers 1516. Son influence se retrouve dans la peinture flamande post-boschéenne en particulier dans les tableaux de Brueghel l’ancien. Jérôme Bosch sera ensuite peu à peu oublié durant les quatre siècles suivants. Son œuvre sera finalement redécouverte au XXème siècle et jouera un rôle incontestable sur le travail du mouvement surréaliste.

 

Bosch et l’église

La deuxième moitié du XVème siècle, dans les pays du nord de l’Europe, connaît une véritable frénésie religieuse où l’on attend avec certitude la fin des temps annoncée par les écritures et entretenue par le clergé officiant. L’inquisition s’attaque aux sorcières et aux alchimistes, les premières tensions envers le catholicisme romain apparaissent, les sectes en tous genres s’implantent dans tous les niveaux de la société, les condamnations au bûcher à la place publique sont monnaie courante… Jérôme Bosch est profondément croyant, mais il rejette aussi bien le peuple laïc que les membres du clergé. Pour lui, l’homme est mauvais, il vit dans le vice et le plaisir facile, qu’il soit prêtre ou paysan. La majorité des scènes qu’il représente dénonce l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective : l’enfer.

Toutes les commandes de Bosch, qui ont laissé des registres historiques, provenaient d’une seule source : l’église, plus précisément la confrérie de Notre-Dame. Pour cette raison certains historiens affirment avec force qu’il s’agit d’un peintre religieux et que toute autre interprétation des tableaux de Bosch est non fondée et ne fait que soulever des polémiques autour des interprétations possibles des différents tableaux. Mais si on oblitère le facteur religieux des peintures de Bosch, on a accès directement à quelque chose d’un tout autre ordre. Au-delà de la tension entre l’enfer et le paradis, Bosch voulait-il nous dire quelque chose d’autre? À une époque de peur, la croyance de Bosch lui servait-elle d’écu de protection afin de pouvoir exercer son métier? Les références à la sexualité, à l’excès et au plaisir sont abondantes dans la peinture de Bosch. Bosch vivait-il de tels excès? On peut aussi retrouver des références au plaisir anal dans la peinture de Bosch, se questionnait-il à propos de l’homosexualité? (Le jardin des délices – détails, panneau de gauche-fig.2 et panneau centrale-fig.3 ). Le subconscient du peintre a-t-il trahi l’église, voir Bosch lui-même? Voilà des questionnements qui peuvent nous laisser perplexes et certainement soulever des polémiques, mais qui selon moi, valent la peine de s’y attarder.

La Confrérie de Notre Dame et les « Les Frères du Libre-Esprit »

Puis vers 1486, Jérôme Bosch est cité comme membre d’une confrérie : « La Confrérie Notre Dame ». Celle-ci proche de la secte : « Les Frères du Libre-Esprit ».

On sait peu de choses sur cette branche de la confrérie, mais certains vont jusqu’à affirmer que les peintures de Bosch, surtout le Jardin des Délices (1504), sont une représentation de certaines pratiques au sein de ladite secte.

Les frères du Libre Esprit ou, pour être plus précis, les frères et les sœurs du Libre Esprit, constituèrent un grand mouvement hérétique qui se propagea le long de la vallée du Rhin jusqu’aux Pays-Bas. Parmi les villes phares de ce mouvement, citons Strasbourg, Mayence, Cologne et Amsterdam. Ces frères, dont les croyances sont à rapprocher de celles de sectes alexandrines telles que les adamites avaient choisi ce nom parce qu’ils étaient convaincus d’incarner l’Esprit saint, sa puissance et son infaillibilité et partant, d’être lavés de tout péché en dépit de leur obligation de vivre dans la matière et donc dans le péché. Ils formaient des groupes ou loges secrets où accédaient et se côtoyaient hommes et femmes. Les disciples étaient recrutés tout d’abord parmi les dévots (béguines, tertiaires, beghards) qui furent nombreux à venir grossir les rangs de la secte. Cette secte avait repris certaines doctrines cathares, condamnation de la matière, refus du mariage et de la procréation, régime végétarien, mais à en croire les dires, elle sacrifiait cependant à des rites orgiaques. À ce propos, Giovanni Vittoriense, écrivit en 1326 dans son Cronicon : « À cette époque apparut à Cologne une secte hérétique : femmes et hommes de diverses conditions se rencontraient au beau milieu de la nuit dans des lieux souterrains qu’ils disaient être leur temple où un certain prêtre du nom Walther célébrait la messe. Après l’élévation et le sermon, les lumières s’éteignaient et les hommes mine de reconnaître la femme qu’ils avaient à leurs côtés. Après un repas copieux, ils se mettaient à danser et à s’abandonner à toutes sortes de plaisirs qu’ils baptisaient état du paradis, du nom du jardin donné à leurs ancêtres originaires de cette folie. Leur chef se faisait appeler Christ et la noble et belle jeune fille qui prenait place à ses côtés Marie. En agissant de la sorte, ils dégradaient le caractère sacré de la Foi et les valeurs de bienséance et de vérité. » Le système théologique du Libre Esprit était toutefois beaucoup plus complexe, mais nous n’en connaissons malheureusement que des fragments. Ses idées maîtresses étaient les trois suivantes : l’identification d’Adam et du Christ prônée par les ébyonites, la doctrine de la rédemption universelle d’Origène d’inspiration néo-platonicienne, et celle de Joachim de Flore. Au plan pratique, les frères abhorraient la violence et l’usage des armes et ne reconnaissaient aucune autorité temporelle et humaine ; ils n’étaient toutefois pas hostiles à l’Église en tant qu’institution miséricordieuse et allaient même jusqu’à lui faire acte de soumission. Leur mouvement fut durement réprimé par les tribunaux de l’Inquisition qui prononcèrent des procès et des condamnations au bûcher. Certains historiens soutiennent que cette secte comptait parmi ses disciples le grand peintre flamand Hieronymus Bosch dont les mystérieux tableaux allégoriques seraient en réalité une représentation artistique des mystères de la secte.

En lisant ce texte, j’ai eu l’impression de voir une peinture de Bosch. Au XVIIème siècle, l’église condamne cette branche du Libres Esprit et se dissocie de celle-ci en l’éliminant par la voie de l’Inquisition. Si l’église se dissocie de cette confrérie selon ma perception, elle se dissocie aussi de Jérôme Bosch, on peut alors clairement affirmer que Bosch est un peintre laïc pris dans un engrenage religieux. Ce que reflètent les tableaux de Bosch, c’est possiblement une bonne partie de son vécu énigmatique, sa vie personnelle et ses propres expériences. Considérant que la sexualité est taboue encore de nos jours, accepter les signes de sexualité explicites dans les peintures de Bosch au seizième siècle ne fût pas tâche facile. De plus, beaucoup d’historiens affirment continuellement que Bosch est un peintre religieux, que ses commandes provenaient de l’église et que leur représentation ne se limite qu’à la tension entre le paradis et l’enfer. Selon moi les peintures de Bosch sont beaucoup plus que cela et que leur essence nous mène droit au subconscient du peintre, telles celles du mouvement surréaliste.

 

L’énigme de Jérôme Bosch, se cachait-t-il dans les moustaches de Salvador Dalí?

Le lien qu’on peut établir entre Jérôme Bosch et Salvador Dalí me semble frappant à l’observation de deux de leurs œuvres importantes fig.4 Le Grand Masturbateur, huile sur toile, 110cm X 150 cm, 1929, musée national centre d’art Raine Sophie, fig.5 Le jardin des Délices, huile sur toile220 x 97, 220 x195, 220 x 97 (ouvert), 1504, Musée Prado. Mais je ne suis pas le premier chercheur à établir ce lien. Voici un extrait d’une analyse du tableau de Dalí trouvé dans un site internet espagnol dédié au peintre : « Quand j’ai peint ce rocher, que j’ai intitulé Le grand masturbateur, je n’ai fait que rendre hommage à l’un des joyaux de ma couronne » néanmoins, des travaux récents l’ont associé, fort judicieusement, à l’œuvre de Jérôme Bosch (1450 env. -1516), Le jardin des délices, toile que de Dalí connaissait fort bien pour l’avoir contemplée personnellement au musée du Prado, à Madrid, à l’époque où il y étudiait.

 

 

 

Malgré son vécu récent, le travail de Dalí reste tout autant rempli de mystères et de questionnements que celui de Bosch. De plus leurs toiles sont remplies de ressemblances physiques qui sont tout aussi frappantes. L’honorifique, l’adoré, le religieux et le subconscient sont présents dans les travaux de ces deux protagonistes de l’histoire de l’art. Les courants et les époques auxquels ils appartiennent sont sans doute bien distincts. La ressemblance entre ces deux artistes est d’ordre surréaliste, les deux hommes peignirent, selon moi, avec leur subconscient et avec toute leur vérité humaine. Et c’est de cette lumière, générée par une approche qui passe par une forme d’imaginaire surréelle, que s’allument les œuvres de ces deux grands maîtres.

 

Note de fin

Sur une connotation plus personnelle, il me semble opportun de faire ici une troisième comparaison, Fig.6 . Dans ma propre démarche artistique avec le médium de la peinture, malgré une influence prédominante de l’art africain, je perçois aussi des influences tout autant Boschéennes que Dalíennes. L’énigme de Bosch ne se cachait pas, sans doute, dans les moustaches de Dalí. Je serai plus incliné à dire qu’il se cache dans son subconscient et ceux de tous les artistes qui créent avec cette même intensité et luminosité, un fruit qui semble naître d’un imaginaire débordant, fertile et sans limites.

Fig.6

Équilibres Précaires

Pedro Mendonça

Acrylique sur toile 140cm X 340cm, 2010, collection de l’artiste, Sherbrooke.

 

Bibliographie

Claude Mettra, Jérôme Bosch, les éditions Henri Scrépel, Paris 1982, 95 pages.

Gregory Martin, Jérôme Bosch, les éditions Chêne, Londres 1978, 66 pages.

Hans Belting, BOSCH Le Jardin des délices, Les éditions Gallimard, Allemagne 2005, 125 pages.

Jean de Boschère, Jérôme Bosch et le fantastique, les éditions Albin Michel, Paris 1962, 235 pages.

Magasine, Chef-d’œuvre de l’art N- 61, Grands Peintres, Bosch, les éditions hachette, Paris 1967, 21 pages.

Peter Mitchell, Art of the western world, Dutch Painting, les editions Golden Press, U.S.A. 1964, 64 pages.

Pavel Preiss, Michel-Ange, fusain, pierre noire, plume, les éditions Cercle d’Art, Paris 1976, 220 pages.

 

Téléchargeables

http://www.histoiredelart.net/artistes/XV/bosch.html

http://www.salvador-Dalí.org/

http://www.religionmonde.info/LES-FRERES-DU-LIBRE-ESPRIT.html

http://www.peintremik-art.com/2009/10/10/biographie-du-peintre-jer%C3%B4me-bosch/

 

Documentaire de la BBC portant sur la vie de Bosch disponible sur la chaîne de Youtube en 6 épisodes que voici les liens:

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