Gabor Szilasi L’éloquence du quotidien

Par

« Le matériau de l’artiste ne réside pas dans les tréfonds de son moi ni dans les inventions de son imagination. […] La façon dont l’artiste voit le monde et le traduit dans son art détermine la force d’une œuvre, sa capacité à enrichir et transformer l’expérience de l’homme» Paul Strand.

Cette remarque de Paul Strand (1890-1976), l’un des grands photographes qui ont influencé l’art de Gabor Szilasi, s’applique parfaitement à l’exposition présentement à l’affiche au Musée des beaux-arts de Sherbrooke.  En effet, selon Gaëtane Verna, directrice générale du Musée de Joliette et instigatrice de cette exposition, tout comme Paul Strand, Gabor Szilasi est convaincu que la photographie joue un rôle prédominant dans la construction de l’histoire et de la mémoire, tant collective qu’individuelle.

L’exposition, L’éloquence du quotidien, inaugurée le samedi 15 octobre dernier au Musée des beaux-arts de Sherbrooke, présente l’un des plus importants corpus photographiques jamais réalisé au Canada. Pour Gabor Szilasi, le sympathique et très disponible photographe, cette inauguration a été pour lui l’occasion de converser avec le public et de se remémorer les conditions dans lesquelles ont été réalisées les photographies qui ornent les cimaises du MBAS.

En Hongrie
Octobre 1956, c’est la date de la révolution avortée du peuple hongrois contre le régime totalitaire russe qui, après la Deuxième Guerre mondiale, a succédé à l’occupant nazi en imposant des conditions plus difficiles encore. Gabor Szilasi, à l’époque jeune photographe autodidacte, réussit à tirer quelques clichés de ces jours de répression terrible qui ont mis à feu et à sang Budapest, sa ville natale. Comme plusieurs de ses jeunes compatriotes, il fuira vers l’Autriche où son père le rejoindra quelque temps plus tard, emportant avec lui les clichés du soulèvement pris par son fils.

Cette partie de l’exposition a une résonnance toute particulière pour moi car, par un hasard extraordinaire, je me suis retrouvée à Budapest en 2006, le jour même du 50e anniversaire du soulèvement des Hongrois contre le régime communiste. Une journée de commémoration chargée d’émotions, où j’ai eu la chance d’entendre le récit des événements de ce jour fatidique de 1956, raconté par un concitoyen sherbrookois, Joseph Weber qui, à l’âge de 18 ans, a participé à l’insurrection. Comme mon ami Joseph Weber, Gabor Szilasi a réussi à quitter son pays natal pour éventuellement trouver refuge au Canada en 1957. Ce n’est qu’en 1980 qu’il retournera en Hongrie où il retrouve et photographie à nouveau la ville de son adolescence.

Au Québec
Installé à Montréal dès 1959, Szilasi continue son apprentissage comme photographe. Il travaille d’abord comme technicien de chambre noire, puis comme photographe pour l’Office du film du Québec. En 1962, le jeune adulte prend définitivement racine au Québec alors qu’il épouse l’artiste montréalaise Doreen Lindsay. Entre temps, il fait carrière comme photographe et dans l’enseignement de son art, d’abord au Cégep du Vieux-Montréal, puis au Département du cinéma et de la photographie à l’Université Concordia de Montréal jusqu’à sa retraite en 1995, alors qu’il va se consacrer à des projets personnels.

Au Musée des beaux-arts de Sherbrooke
Pour une question d’espace, seulement 86 photos ont été retenues pour les cimaises du Musée des beaux-arts de Sherbrooke, sur un total de 125 dans la première présentation de l’exposition au Musée d’art de Joliette en 2008. On peut féliciter la conservatrice du MBAS, Sarah Boucher d’avoir réussi, à travers des choix déchirants, à préserver la cohérence des thématiques Hongrie, Le Québec rural, Montréal, Portraits, retenues par le commissaire de l’exposition, David Harris, du Musée canadien de la photographie contemporaine.

Dans la section Hongrie, la photo prise à contrejour de la magnifique grille ornant la façade le l’édifice Gresham, 5e arrondissement, Budapest, 1956, (Fig. 1) à trouvé une correspondance montréalaise dans celle de la marquise de Musique Archambault, 500, rue Sainte-Catherine Est, 1979 (Fig. 2). Ces deux exemples démontrent éloquemment que l’œil du photographe a été séduit par l’élégance de certains éléments architecturaux des deux villes.

Le volet, Le Québec rural, est l’un des plus touchants, car l’empathie de Szilasi pour les humbles habitants des arrières pays y est tellement évidente. Commentant cette série, il dira :

« J’aime les gens, et surtout je m’intéresse à ce qu’ils font, à leur forme de vie, à leur milieu, à leurs joies et à leurs peines.»  Il est difficile de choisir une photographie parmi tant de regards perspicaces posés par Szilasi sur ces personnes qui ont accepté sa présence discrète dans leur intimité. Toutefois, l’une des plus marquantes est celle de Mme Alexis (Marie) Tremblay dans sa chambre à coucher, Île aux Coudres, 1970, (Fig. 3). Largement diffusée à travers le pays et à l’internationale, cette photographie est devenue une sorte d’icône pour toutes ces femmes humbles et fortes qui ont façonné des générations de québécois.

La série Portraits présente des clichés d’amis et d’artistes, la plupart issus du milieu culturel de Montréal. Cette thématique nous renvoie à Richard-Max Tremblay qui, lui aussi, a contribué une galerie phare de portraits, souvent des mêmes modèles. Celui de Guido Molinari (Fig. 4), capté par Szilasi lors d’un vernissage dans les années 69, est très révélateur de cette superbe qui a toujours été la marque de commerce de ce grand créateur en arts visuels. Pour ceux et celles qui visiteront l’exposition, le portrait du regretté David Sorensen (p. 98 du catalogue), photographié lors du vernissage de son exposition au Musée d’art contemporain de Montréal en 1974, a touché tous ceux qui ont profité de ses cours au Département des beaux-arts à l’Université Bishop’s. Cette photo révèle une fois de plus l’immense talent de Szilasi qui a su capter à la fois les sentiments de fierté et d’inquiétude ressentis par Sorensen, alors à l’aube d’une brillante carrière.

L’exposition au Musée des beaux-arts de Sherbrooke est une rétrospective de l’œuvre d’un grand photographe dont la personnalité attachante a été décrite comme «un amalgame de curiosité, réserve et douce ironie». L’importance de son œuvre a été reconnue par le gouvernement du Québec qui lui a octroyé, en 2009, le Prix Borduas, la plus prestigieuse distinction accordée dans le domaine des arts visuels, du design, de l’architecture et des métiers d’art.

L’exposition Gabor Szilasi L’éloquence du quotidien est présentée au Musée des beaux-arts de Sherbrooke, jusqu’au 8 janvier 2012….qu’on se le dise.

 

Gabor Szilasi L'éloquence du quotidien, 4.0 out of 5 based on 1 rating

Partager

Ma note :
VN:F [1.9.11_1134]
Vote: 4.0/5 (1 vote)