Eric Godin au Centre culturel de l’UdeS : de temps et de courage

30 mars 2015

Eve BoninAprès avoir illustré et commenté l’actualité dans divers journaux et publications comme dans sa production artistique personnelle au cours des 30 dernières années, Éric Godin devient éditorialiste de sa propre vie, d’une certaine façon, avec l’expo Peintures, sculptures et dessins éditoriaux, présentée à la Galerie d’art du Centre culturel de l’UdeS jusqu’au 4 avril prochain.

Le spectateur emprunte le même chemin que l’artiste en découvrant d’abord une sélection de dessins éditoriaux sur papier journal créés entre 2007 et 2011, avant d’entrer en territoire beaucoup plus intimiste dans la grande salle de la galerie, où l’on est frappé de plein fouet par l’émotion vive du sujet.

"L'homme", glaise et bois 2013, photo d'Elise Létourneau

« L’homme », glaise et bois 2013, photo d’Elise Létourneau

L’artiste lui-même se dit étonné de l’effet d’ensemble dégagé par sa sélection d’œuvres tirées d’un cycle créatif ancré dans la douleur du deuil. « Je me souviens de chaque pièce, de chaque morceau, du moment où je les ai créés. Mais de les voir accrochées comme ça, dans une présentation muséale, ça me donne un recul, un regard de spectateur plus que de créateur. »

Le spectateur se retrouve plongé dans un cycle amorcé en 2009 alors qu’Éric Godin subit le choc du suicide de son fils Vincent, ce qui aura momentanément réduit l’artiste au silence. Les œuvres, présentées en ordre chronologique, permettent de voir le chemin parcouru depuis 2011, où il a repris le pinceau pour la première fois.

« Je me suis placé au milieu de la salle et c’est l’impression que j’ai eue avec l’expo, on boucle un cycle. De la toute première pièce, un petit tableau de 4’’ x 6’’ avec un profil en noir, jusqu’à la dernière qui est un profil de mon fils, en couleurs. On voit la couleur revenir au fil des œuvres, la couleur qui éclate à la fin, avec le côté végétal, presque comme une renaissance » illustre Éric Godin.

"Silence!", acrylique sur toile 2014, Eric Godin

« Silence! », acrylique sur toile 2014, photo d’Eric Godin

Il est intéressant d’observer en effet une certaine progression dans les œuvres, tant au niveau de l’impression dégagée qu’au niveau des techniques utilisées. C’est au cours de ce cycle que l’artiste s’est mis à la sculpture, donnant naissance à des créatures d’apparence fragile malgré la taille de certaines œuvres. L’utilisation du bois mort renforce l’impression de désolation de cette période chez l’artiste. « Au début tout est en noir et blanc. Il y a des branches mortes, c’est sec, aride, ça représente une introspection plus ardue. »  Mais on devine dans la posture des frêles silhouettes le souvenir d’une force vitale, qui revient lentement au fil du parcours.

L’intégration de textes aux œuvres est également une nouveauté dans la démarche de l’artiste, qui a dû s’éloigner de ses vieux réflexes créatifs pour retrouver l’inspiration. C’est d’ailleurs en observant une dame noter des bouts de texte dans un calepin qu’il a réalisé que malgré le caractère très personnel du drame ayant servi de moteur créatif, les thématiques abordées dans l’exposition sont universelles. L’émotion contenue dans « La grande forêt », un immense tableau présentant deux niveaux de lecture, a touché le créateur tout autant que le spectateur qui découvre graduellement des visages humains apparaître devant ce rassemblement d’arbres peints en noir.

« Quand je marchais en forêt, avant de me remettre à peindre, j’entendais le vent dans les arbres. Ça devient comme des voix, c’est très émouvant. Je me suis aperçu, en abordant ces thématiques, que je touchais davantage les gens. Moi j’étais touché, et les gens se reconnaissaient selon ce qu’ils avaient vécu. C’est ça que je trouve fantastique, d’aller explorer des émotions, des sentiments, des chemins que je ne m’accordais pas le droit d’aborder, avant. Et surtout en prenant le temps pour le faire. »

Photo de : François Lafrance

Photo de François Lafrance

Du temps et du recul, il en prend aussi face à son travail de dessinateur éditorial. Celui qui collabore toujours à la revue L’Actualité se dit affligé par cette société qui peine à apprendre de ses erreurs. « En lien avec la crise en Urkaine, entre autres, j’ai mis quelques dessins en ligne, et les gens trouvaient que j’avais bien saisi la situation actuelle. Le hic, c’est que ce sont des dessins que j’ai fait il y a 20 ans. On se dit qu’on va agir, mais après les massacres en Bosnie, on laisse aller les massacres en Afrique. On se dit qu’on va apprendre et on ne le fait pas. En fin de compte, on bégaie. »

Eric Godin estime qu’on bégaie aussi, en tant que société, avec la question du suicide. Il lancera au cours des prochains jours deux ouvrages, dont l’édition papier de Lettre à Vincent,  un projet interactif mené en collaboration avec l’ONF et l’artiste Zilon, qui donne la parole au père face à son fils suicidé. « Je suis content parce qu’on m’invite pour en parler en-dehors de la semaine de prévention du suicide… Lettre à Vincent a amené les gens à réfléchir à ça, à parler des endeuillés. On a trois suicides par jour au Québec, qu’est-ce qu’on fait avec ça comme société?»

À ceux qui s’ennuyaient du trait de crayon acéré, mordant, du dessinateur éditorial, ne craignez rien, l’artiste a toujours un message à passer. Le Éric Godin nouveau prend simplement le temps d’explorer les méandres de l’émotion humaine pour en dégager l’essence universelle qui touche, qui prend au ventre, et qui, au final, laisse filtrer les teintes d’une renaissance.

Peintures, sculptures et dessins éditoriaux

Éric Godin

Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke

Jusqu’au 4 avril