Conversation avec une femme en or

19 avril 2011

Il y a parfois de ces personnes qui marquent leur milieu d’une manière discrète, sans prétention. Des gens animés d’une passion profonde et d’une énergie sans borne; des esprits libres qui n’ont jamais écouté que leur courage parce que faire le contraire aurait été une trahison du cœur. J’ai eu le bonheur de passer quelques heures en compagnie d’une telle personne; une grande dame aux yeux pétillants que vous connaissez peut-être? Elle se nomme Jeannine Blais.

À l’image des œuvres qu’elle présente dans sa galerie depuis 26 ans, Jeannine Blais incarne la passion, la simplicité et l’indépendance. Ça ne pouvait qu’aller de soi car qui d’autre aurait eu la force de caractère pour ouvrir une galerie d’art naïf à North Hatley en 1985 et connaître un succès durable qui la place aujourd’hui parmi les grands? Il fallait du flair, du cran… il fallait Jeannine Blais.

Parcours d’une passionnée
Native de Sherbrooke, cette infirmière de formation et mère de six enfants a toujours eu un engouement pour l’art et les antiquités. « C’est une tante antiquaire qui m’a initiée à l’art. Je faisais les brocantes avec elle, elle m’apprenait à identifier les porcelaines et je m’amusais à essayer de trouver des pièces rares. J’aimais beaucoup les antiquités mais j’ai réalisé un jour que ce que j’aimais par-dessus tout, c’était les tableaux. » Cette passion ne l’a jamais quittée.

Cette ferveur la mènera à fonder, avec un groupe d’amies, le Musée des beaux-arts de Sherbrooke en 1982. « Il manquait un musée à Sherbrooke, nous trouvions important qu’une ville comme celle-ci ait son propre musée car il y avait déjà une belle production locale à l’époque ». Le travail acharné de l’équipe fondatrice sera vite couronné de succès. « L’un des critères requis pour que notre dossier soit évalué était d’obtenir 1000 membres, imaginez! Mais nous étions tellement motivées que nous avons réussi à les rassembler et le Musée a pu voir le jour ». Le Musée des beaux-arts s’installera alors au 2e étage du 86 rue Wellington Nord. « Nous étions toutes bénévoles, nos vernissages étaient des événements très courus, nous avions beaucoup de plaisir! » évoque-t-elle avec nostalgie.

Tracer son propre chemin

Après avoir dirigé bénévolement le Musée pendant quelques années, Jeannine Blais quitte ses fonctions en 1985 pour réaliser enfin son rêve : ouvrir une galerie d’art naïf en Estrie. « J’ai eu très peu d’encouragement à mes débuts. D’abord parce que l’art naïf était considéré comme un art mineur, presque vulgaire; ensuite parce que j’ai choisi de m’établir dans un petit village, à North Hatley ». Ce choix audacieux aux yeux de certains lui semblait tout à fait logique : il n’y avait aucun compétiteur dans les environs, la région était habitée par de nombreux collectionneurs et de plus, North Hatley était et reste toujours une destination touristique de choix. L’avenir aura démontré qu’elle avait vu juste.

Ayant établi un bon réseau dans le milieu culturel estrien, en plus d’avoir noué des liens avec de nombreux artistes naïfs lors de voyages en Europe, Jeannine Blais est vite devenue LA référence en art naïf au Québec et bien au-delà. « J’ai su développer de bonnes relations dans le milieu, d’abord parce que personne ne voulait toucher à l’art naïf, ensuite parce que j’étais établie en Estrie. Je n’ai jamais été considérée comme une compétitrice par les autres galeristes, ce qui a beaucoup aidé. » Elle ne s’en cache pas non plus : le fait d’être une femme galeriste dans un milieu principalement occupé par des hommes y est peut-être pour quelque chose. « Je n’ai jamais été intéressée par la compétition, l’argent, la renommée. J’ai toujours mené mes affaires sans me soucier des qu’en-dira-t-on. Je fais les choses qui m’intéressent et j’avais envie de partager une forme d’art qui selon moi est aussi noble que les autres. » De fait, Jeannine Blais représente les plus grands : Villeneuve, Jost, Dragan, Kupesic… l’admiration et le respect qu’elle porte à leur travail lui ont valu une fidélité autant de la part des artistes que des collectionneurs. « Je n’ai jamais signé de contrat avec mes artistes; pour moi c’est une affaire d’honneur ». À la question si l’art naïf a toujours sa place aujourd‘hui, elle répond « Bien sûr! C’est beaucoup plus respecté et collectionné maintenant, même si le marché a changé dans les dernières années. On vend maintenant plus de sculptures que de peintures et les collectionneurs vont vers des pièces de plus grande valeur. On s’adapte toujours ».

Après avoir traversé toutes les vagues de changements des dernières décennies, à 80 ans Jeannine Blais reste la figure de proue de la Galerie, dont la relève est assurée par sa fille Mireille, qui en prend soin comme de la prunelle de ses yeux. « J’ai toujours été impliquée dans la galerie, la transition s’est faite toute seule; nous formons une bonne équipe. » sur quoi mère et fille échangent un regard complice qui en dit long sur les liens solides qui les unissent dans la vie comme en affaires. Il n’y a rien à craindre sur l’avenir de la Galerie, Mireille Blais est animée de la même passion et gère le tout d’une main de maître, bien qu’elle persiste à dire que « La Galerie, c’est Jeannine ».  La Galerie Jeannine Blais célèbre ses 26 ans en mai prochain, nous ne pouvons que leur souhaiter 26 autres années de succès!

La Galerie Jeannine Blais est située au 102, rue Main à North Hatley. Les heures d’ouverture sont du jeudi au lundi, de 10h à 17h de novembre à juin; la Galerie reste ouverte 7 jours sur 7 pendant la période estivale.
Tél : 819.842.2784
www.galeriejeannineblais.com

Marie-Chantale Poisson est restauratrice d’œuvres d’art spécialisée dans la peinture et la sculpture.  N’hésitez pas à lui faire parvenir vos questions et commentaires à mcp@mcpconservation.com